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LE  DIVIN  COUPABLE
Par
Freddy Koopmans

Autres méditations

 

L

e dîner pascal que Jésus partage à Jérusalem avec ses disciples est avant tout un repas d'amis. « J'ai ardemment désiré manger cette Pâque avec vous » affirme-t-il (Luc 22:15). C'est le repas par excellence, celui de la communion fraternelle, celui que l’on mange avec ceux qui nous sont chers. Non pas tant appétits à satisfaire que besoin du cœur. Non pas nécessité de boire et de manger, mais ardent désir de boire et de manger avec ses amis.

Mais la réunion n'est pas sans nuages ; les disciples se disputent, se jalousent, et il y a un traître parmi eux. Qu'à cela ne tienne, les sentiments de Jésus n'en sont que renforcés. C'est lui qui leur lavera les pieds. Geste dans lequel il faut voir avant tout l'affection que Jésus porte à ses douze compagnons plutôt que l'envie de leur donner une leçon bien méritée.

Jésus lève solennellement la coupe en proclamant : « Ceci est la coupe de la nouvelle alliance en mon sang. » (Luc 22:20)  Un pacte d'amitié est scellé autour de ce vin. Tout se passe comme si Jésus disait : c'est maintenant entre vous et moi à la vie, à la mort. Je me lie à vous pour le meilleur comme pour le pire. Une alliance faite dans le sang est celle qu'on ne peut renier.

Le sang, tout comme le corps, fait référence à la Parole « faite chair » (Jean 1:14). « Puisque les enfants participent au sang et à la chair, il y a également participé lui-même » (Hébr. 2:14). Dieu lui a « formé un corps » (Hébr. 10:5) pour lui permettre de partager notre destinée et de nous offrir le bénéfice de la sienne.

Malgré la croix qui projette déjà son ombre, la Cène met donc le sceau de l’éternité sur le miracle de la Nativité : Emmanuel, Dieu avec nous, pour toujours !

 

L'expérience de la culpabilité

 

L

es convives quittent le cénacle et se rendent à Gethsémané pour le reste de la nuit. En entrant dans le jardin, Jésus passe de la sérénité à l’abattement ; il confie à trois de ses disciples : « Mon âme est triste à mourir. » (Marc 14:33-34) La confidence ne les alerte pas et ne les empêche pas de s’étendre et de s’endormir.

Laissé seul, Jésus prie : « O Père, éloigne cette coupe de moi ! » De quel breuvage s'agit-il ? Y a-t-il une seconde coupe dans le récit ? Certainement non ! A Gethsémané, juste après la Cène, Jésus se rend compte qu'avec le vin du pacte éternel il a bu un poison mortel. En faisant avec ses disciples alliance « dans son sang », il s'est identifié à eux à tel point qu'il est devenu solidaire de leurs défauts de caractère, de leurs mauvaises pensées, de leurs rivalités, de leurs mauvaises actions, bref de leur péché. Il « mit un comble à son amour pour eux. » (Jean 13:1)

Dieu aime tellement qu'il participe au destin de l’humanité. Qu'il s'incarne. Il aime au point d’accepter d’être traité en coupable. En divin coupable.

Il n'y a pas en Dieu opposition entre amour et justice. Jésus n'a pas bu deux calices, l'un d'amour pour ses disciples et l'autre rempli des péchés à expier. En buvant l'un, il buvait l'autre ! L'amour l'a conduit à assumer la lourde dette de l'humanité. La coupe de l'alliance fut en même temps la coupe de la responsabilité.

Jésus vacille un instant. Il demande que la coupe des péchés s'éloigne, mais alors il devrait renoncer à aimer, chose inconcevable pour lui. Toute marche arrière est donc impossible.

Il est d'ailleurs seul à porter la responsabilité du péché de ses disciples; il ne partage pas. Eux, ils dorment. « Alors que nous étions encore des pécheurs, Christ est mort pour nous. » (Romains 5:8) 

Un tel fardeau l'écrase, jusqu'à faire surgir des gouttes de sang sur son front. Le cœur de Jésus est près de se rompre. Jésus aurait pu mourir là, en Gethsémané. Mais sa mort solitaire parmi les oliviers, sans passer par la croix, aurait constitué une énigme indéchiffrable.

C’est alors qu’un ange puissant vient fortifier Jésus et arrêter le sang du sacrifice qui s’est mis à sourdre prématurément. Jésus reçoit la force de se relever pour marcher jusqu’à la croix. Il rassemble ses énergies. Il est prêt à vivre et à mourir en coupable aux yeux de tous.

La crucifixion jette une vive lumière sur le drame de Gethsémané. Les deux événements s’éclairent d’ailleurs réciproquement. Nombreuses sont malheureusement les tentatives de les réduire au rang de gesticulations divines visant uniquement à émouvoir les pécheurs.

 

Les trois moments de la crucifixion

 

J

ésus ne descend pas de la croix comme on l'y invite ironiquement. Il s'oc­cupe encore longuement d'autrui : de sa mère, qu'il confie à Jean, venu timidement se mêler aux spectateurs ; d’un des brigands crucifiés à côté de lui, qu'il soutient et encourage ; il prie pour ceux qui le torturent : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. »

Dans le deuxième temps de la crucifixion, Jésus passa, comme en Gethsémané, par les affres du Juste écrasé par la culpabilité qu’il avait assumée. Il craignit que son amour pour les hommes déchus ne le séparât éternellement de son Père.

Le fardeau du péché oppressa Jésus à tel point en Gethsémané et au Calvaire qu’il goûta la « seconde mort » (Apoc. 21:8), celle qui anéantira définitivement les damnés. Il agonisa de la mort de ceux qui mourront sans espoir, sans médiateur, sans Dieu.  « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ! »

Jusqu’à ce jour fatidique, l’union hypostatique de l’essence divine de Jésus et de sa nature humaine n’avait pas mis en cause son appartenance à la trinité.1 Mais dès que le péché de l’homme devint celui de Jésus, une déchirure indescriptible survint au sein même de la divinité. Rupture, arrachement, dont le « pourquoi m’as-tu abandonné ! » accompagné de cris d’horreur (Matth. 27:46 et 50) nous laisse entrevoir la dimension effroyable et tragique. Et n’allons pas imaginer que les deux autres membres de la trinité restèrent impassibles devant ce drame.2

Et pourtant, du sein de ces ténèbres atroces, alors qu'il est suspendu entre ciel et terre, apparemment rejeté du Père comme des hommes, étape ultime de la croix, Jésus fait l'acte de foi suprême qui lui permet de mourir avec la certitude de la victoire. .Il s'accroche aux promesses d'un Dieu bon et fidèle, chez qui justice et amour sont indissolublement unis. Jésus sait qu'il paie pour les transgressions de ses disciples, libérant ceux-ci de toute dette. Il proclame donc que « tout est accompli. » Il peut alors confier son esprit entre les mains de son Père.

 

A la fois sacrificateur et victime

 

L

es évangiles nous montrent Jésus marchant inexorablement vers le sacrifice et l'annonçant dès le début de son ministère (Jean 2:19 et 21). « C’est en raison de cette heure que je suis venu. » (Jean 12:27) Jésus était destiné à être immolé dès la fondation du monde (Apoc. 13:8).

Aimant l'humanité d'un amour infini, Jésus se chargeait par procuration d'une culpabilité infinie. C’est le poids de nos péchés qui lui a ôté la vie. La croix dressée par les Romains est le lieu - et non pas la cause déterminante - de la mort de Jésus-Christ. Devant le tribunal divin, aucun de nos crimes n'est dès lors trop grand qui n'ait été expié par Jésus. Celui-ci est coupable à la place de tous les hommes de tous les temps, parce qu'il les a aimés depuis la création. 

A son ascension, Jésus, à la fois souverain sacrificateur et victime sacrifiée, est entré dans le ciel même, afin de comparaître devant le Père, ayant obtenu pour nous au prix de son sang versé une rédemption éternelle. (Epître aux Hébreux, chapitres  9 et 10)

« Nous avons un avocat auprès du Père, Jésus-Christ, le juste. Il est lui-même une victime expiatoire pour nos péchés, non seulement pour les nôtres, mais aussi pour ceux du monde entier. » (1 Jean 2 :1-2)

Aujourd'hui encore, Jésus convie l'humanité au repas de l'alliance éternelle : « Voici je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai chez lui, je souperai avec lui, et lui avec moi. » (Apoc. 3:20)

Normalement Jésus aurait dû dire : “ nous souperons ensemble ”. Mais le Seigneur a voulu souligner par une formulation inattendue que la Cène n’est pas un souper ordinaire. Il s’agit de l’échange, “ moi avec lui, et lui avec moi ”, qui fut proposé au cours du repas pascal de l’an 30.

Jésus s'est identifié à nous pour que nous soyons identifiés à lui. Il s’est déclaré solidaire de nos manque­ments, pour que nous devenions solidaires de sa divine perfection. Quand il a mangé et bu avec les hommes, nos péchés ont été mis à son compte, et sa pureté, sa justice, sa bonté ont été mises à notre compte.

« Celui qui n’a point connu le péché, Dieu l’a fait devenir péché pour nous, afin que nous devenions en lui justice de Dieu. » (2 Cor. 5:21)

 

Freddy Koopmans                         Pâques 2010                        email de l'auteur :  fhwkoopmans@bluewin.ch

  

NOTES

 

1 Jean CALVIN s’est rendu célèbre pour avoir affirmé à propos de Jésus : “[…] bien qu’il ait uni son essence infinie avec notre nature, toutefois ç’a été sans clôture ni prison; car il est descendu miraculeusement du ciel, en telle sorte qu’il y est demeuré […] L’institution chrétienne II, 13, 4. Voir également id. IV, 17, 30.

  Karl BARTH [ Dogmatique, I/2*, p. 156-157] cite plusieurs pères de l’Eglise et théologiens qui ont sur la question le même point de vue que Calvin. Par exemple Athanase, Augustin et Thomas d’Aquin. Barth cite également Jean DAMASCÈNE (v. 650 – v. 749), qui affirmait déjà : « Sans se séparer du sein du Père, le Verbe divin a habité dans le sein de Marie…  ». 

2 Le présent paragraphe résume la remarquable étude du théologien antillais Angel Manuel RODRIGUEZ dans son livre Spanning the Abyss: How the Atonement Brings God and Humanity Together, Review and Herald Publishing Association 2008, p. 114-126. Du même auteur, on peut lire en français La réconciliation et la croix du Christ, Vie et Santé, mai 2008, p. 71.

  Citons la conclusion de cette page  : “En bref, par le biais du sacrifice du Christ, la Divinité prenait sur elle la responsabilité des péchés du monde et, bien plus, en subissait les conséquences. Le plan du salut, la réconciliation [dans l’original : l’expiation], a déchiré la trinité, quoique temporairement. Cette expérience d’intense souffrance au sein de la Divinité n’a eu lieu qu’une seule fois et ne se reproduira plus jamais. Tel a été le prix de notre salut.”

 

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